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La formation à l’interculturel ne fait pas toujours partie de la formation des professeurs de langue étrangère. Pourtant, il est nécessaire que les enseignants acquièrent eux-mêmes une compétence interculturelle avant d’intégrer dans leurs classes cette dimension. Ce point théorique, qui n’a pas prétention à se substituer à une formation à l’interculturel, vous apportera quelques éclaircissements sur la problématique et la démarche interculturelles.
La mondialisation des marchés économiques et le flux croissant de populations qu’elle engendre amènent de plus en plus les individus à communiquer à l’échelle planétaire, à rencontrer, échanger, vivre et travailler avec des interlocuteurs issus de contextes linguistiques et socioculturels extrêmement variés. Se former à ces rencontres, à ces échanges, à ces coopérations, à ces conflits est aujourd’hui une tâche qui nous concerne tous.
La
compétence linguistique ne suffit pas
La bonne maîtrise des formes linguistiques ne suffit pas à la communication. En effet, les structures formelles d’une langue ne sont qu’un vecteur et ne représentent que la surface visible et émergente de la communication.
Le processus de communication n’est pas linéaire
La transmission d’un message n’est jamais neutre : toute situation de communication est une situation où l’intention et les représentations des émetteurs et des récepteurs conditionnent la diffusion et l’interprétation du message.
Ainsi, quand on communique, plusieurs scénarios sont possibles :
La culture
La culture est "un ensemble de manières de voir, de sentir,
de percevoir, de penser, de s’exprimer, de réagir, des modes
de vie, des croyances, des connaissances, des réalisations, des
us et coutumes, des traditions, des institutions, des normes, des valeurs,
des mœurs, des loisirs et des aspirations". (Dictionnaire
actuel de l’éducation, Larousse, 1988). Autrement dit,
la culture est une manière de résoudre les problèmes
auxquels nous sommes confrontés.
Pour l’anthropologie, et c’est généralement
la définition retenue lorsque l’on aborde les problématiques
interculturelles, la culture est l’ensemble des traits distinctifs
caractérisant le mode de vie d’un peuple ou d’une société.
La culture globale
Chaque individu est un être pluriculturel qui porte en lui une
culture liée à son sexe, à son âge, à
sa formation, à sa catégorie socioéconomique, à
sa religion, à sa région d’origine, à sa famille
d’origine et à la famille qu’il a constituée,
etc. Chaque individu est donc un être multiculturel.
De ce fait la "culture nationale" n’existe que statistiquement. Par
ailleurs, l’utilisation de cette expression favorise la généralisation
et le développement de stéréotypes. Du coup
cette expression a été abandonnée au profit de celle de "culture
globale". On désigne par culture globale la culture d’un
groupe national, économique, générationnel, etc.,
chaque fois que l’analyse de comportements culturels de masse est
nécessaire.
La culture globale est le résultat d’un processus historique,
elle évolue, elle produit des dimensions matérielles et
des idées et possède divers sous-ensembles.
Le simple fait d’entrer en contact avec des personnes appartenant à d’autres univers culturels ne peut garantir le développement d’une attitude ouverte et de tolérance. En effet, les recherches ont montré que dès que des cultures entrent en contact, c’est le réflexe de généralisation et le jugement de valeur qui sont premiers chez la plupart des individus. C’est par la découverte de la culture de l’autre que naissent les représentations, les préjugés, les stéréotypes, les clichés, les idées reçues (en positif et en négatif).
Il existe actuellement deux modèles de gestion de la diversité culturelle : le modèle multi (ou pluri) culturel et l’orientation interculturelle.
Définition
Le pluralisme (qui peut être culturel, politique, syndical ou religieux) et le multiculturalisme (variante anglosaxonne du pluralisme focalisée sur la reconnaissance des différences culturelles) sont des modalités possibles du traitement de la diversité. Le multiculturalisme réfère à une description de situation. Il met l’accent sur la reconnaissance et la co-existence d’entités culturelles distinctes en donnant la priorité au groupe d’appartenance. "L’individu est d’abord, et essentiellement, un élément du groupe. Son comportement est défini et déterminé par cette appartenance. L’identité groupale prime sur l’identité singulière. L’accent est mis sur la reconnaissance des différences ethniques, religieuses, migratoires, sexuelles, etc. Le multiculturalisme additionne des différences, juxtapose des groupes et débouche ainsi sur une conception mosaïque de la société. Ce modèle additif de la différence privilégie les structures, les caractéristiques et les catégories." (Martine Abdallah-Pretceille, L’éducation interculturelle, PUF, 2004, coll. "Que sais-je ?")
Limites
Le multiculturalisme n’a pas permis de résoudre ni le problème des relations entre les groupes, ni la paix sociale.
Accentuation des comportements de rejet et d’exclusion
Toute catégorisation groupale induit une frontière (inclusion/exclusion du groupe) et donc des risques d’exclusion. Le multiculturalisme, tout en reconnaissant les différences, s’arrête en fait à une structure de cohabitation, de coprésence des groupes et des individus. Cette structuration est potentiellement conflictuelle, car les relations inégalitaires ne sont pas remises ne cause.
Occultation du caractère de plus en plus polychrome et polymorphe des groupes et des cultures
Les sociétés modernes marquées par la diversité ne sont pas une simple addition de groupes culturels, une simple addition de différences. Chaque individu peut s’exprimer à partir de plusieurs cultures.
La surdétermination des variables culturelles
Si la réalité sociale est plurielle, la prise en compte
de la dimension culturelle ou ethnique des problèmes ne doit pas
en nier les aspects sociologiques, psychologiques, historiques ou économiques.
Il ne convient pas, en effet, de remplacer les déterminismes sociaux
par des déterminismes culturels. Toute survalorisation d’une
variable sur les autres conduit à des scientismes : sociologisme,
psychologisme ou encore culturalisme. Les interprétations déterministes
et causalistes attribuent à la culture un statut d’explication
des comportements, des conduites, et évidemment des échecs
et des difficultés, et ne permettent ni de résoudre des
problèmes complexes, ni de rencontrer autrui.
(Source : Martine Abdallah-Pretceille, op. cit.)
L’interculturalisme propose une alternative au traitement de la diversité culturelle.
Le préfixe "inter" d’"interculturel" indique une mise en relation et une prise en considération des interactions entre des groupes, des individus, des identités. Ainsi, si le multi et le pluriculturel s’arrêtent au niveau du constat, l’interculturel opère une démarche, il ne correspond pas à une réalité objective. L’approche interculturelle n’a pas pour objectif d’identifier autrui en l’enfermant dans un réseau de significations, ni d’établir des comparaisons sur la base d’une échelle ethnocentrée. L’interculturel accorde une place plus importante à l’individu en tant que sujet qu’aux caractéristiques culturelles de l’individu.
Comme nous l’avons déjà souligné, tout individu est un être pluriculturel. La rencontre avec un étranger, c’est d’abord la rencontre avec un sujet qui a des caractéristiques propres. La compétence interculturelle n’est pas une compétence qui permet de dialoguer avec un étranger (avec une personne de nationalité, de culture différentes), mais avec autrui (une autre personne). L’objectif est donc d’apprendre la rencontre et non pas d’apprendre la culture de l’autre.
(Source : Martine Abdallah-Pretceille : "Interculturel (et multiculturel)")
La démarche interculturelle suppose de :
Se
décentrer
Jeter sur soi et sur son groupe un regard extérieur. L’objectif est d’apprendre à objectiver son propre système de références, à s’en distancier (sans pour autant le récuser) et donc à admettre l’existence d’autres perspectives.
Se
mettre à la place des autres
Développer des capacités empathiques : se mettre à la place des autres, se projeter dans une autre perspective. Appréhender une culture, c’est dépasser une vision parcellaire et ne pas la réduire à une énumération de faits et de caractéristiques culturels, ne pas classer, ne pas généraliser.
Coopérer
Dépasser les préjugés, faire la démarche d’essayer de comprendre l’autre.
Comprendre
comment l’autre perçoit la réalité et comment
l’autre me perçoit
Apprendre à décoder correctement les messages émis. Pour cela, il est nécessaire de connaître un certain nombre de données quant à la grille de comportement de son interlocuteur.
De nombreux travaux de recherche sont menés actuellement sur les
problématiques interculturelles. Même si son travail a été
quelquefois contesté,
Hostede
a été l’un des
premiers à élaborer une grille d’analyse de la culture assez
complète qui servira à tous les praticiens.
Pour
Hostede, l’homme doit faire face à trois types de problème :
sa relation avec les autres, sa gestion du temps et la façon dont
il traite avec le monde extérieur. A ces trois types de problématiques,
les cultures apportent des réponses différentes qui peuvent être analysées
selon 7 dimensions :
(Source : fiche de lecture de Cécile Clément, CNAM, 2001)
Les relations avec les autres
Considérer qu’il n’existe qu’une règle universelle ou différentes solutions s’appliquant à des cas particuliers. (Universalistes ou particularistes)
Les cultures universalistes considèrent qu’une solution
qui a résolu un problème une fois doit toujours être
appliquée. En cela elles préfèrent appliquer la norme,
la règle. Elles cherchent la solution à portée générale,
quels que soient les cas particuliers. À l'inverse, les cultures
particularistes accordent plus d’attention aux obligations relationnelles
et aux circonstances conjoncturelles. Confrontés à un problème,
les particularistes cherchent une solution adaptée à la
situation particulière.
Ll'histoire suivante permet d'illustrer les différences
de comportement entre particularistes et universalistes. "Vous êtes
dans une voiture conduite par un ami. Il heurte un piéton et vous
savez qu'il roulait en excès de vitesse. Vous êtes le seul
témoin interrogé au procès. Pensez-vous que votre
ami peut vous demander de témoigner qu'il roulait au-dessus de
la vitesse autorisée ? Un universaliste répond "oui",
car il considère que les règles s'appliquent indépendamment
des cas particuliers. A l'inverse, le particulariste répondra "non".
Face à cette question, les Américains du Nord s'avèrent
universalistes, car ils ne prennent pas en compte l'aspect particulier
de la situation dû au fait qu'un ami est partie prenante. Ce taux
est de plus de 80 % dans la plupart des pays protestants. En revanche,
il est inférieur à 50 % en Indonésie, Russie,
Venezuela et Corée du Sud.
Être tourné vers l’individu ou vers
l’extérieur.
(Individualistes ou collectivistes)
L’individualisme se définit comme "une orientation
fondamentale vers soi-même" et le collectivisme comme "une
orientation fondamentale vers des buts et des objectifs communs".
Ces deux types perçoivent par exemple différemment les organisations.
Dans les cultures privilégiant l’individu, l’organisation
est un outil au service des intérêts de chacun. Les rapports
y sont régis par des liens abstraits, juridiques et réglés
par des contrats. Pour les collectivistes, l’organisation est un
ensemble social où les membres établissent des relations
et où chacun doit contribuer au développement de l’ensemble.
Avoir des relations objectives et neutres ou tenir
compte de ses sentiments.
(Affectifs ou Neutres)
Selon la culture, les émotions peuvent être exprimées
différemment. Dans certains pays, il est naturel d’exposer
ses états d’âme tandis que pour d’autres nationalités
cela est mal perçu. Les Affectifs admettent les attitudes subjectives,
guidées par les sentiments.
Les Neutres, au contraire, privilégient les attitudes objectives,
rationnelles, dépassionnées. Ils préfèrent
éviter d’exprimer leurs sentiments. Les Neutres considèrent
qu'il ne faut jamais manifester ses émotions, surtout pas sur le
lieu de travail. Pour eux, l'attitude affective accuse un manque de maîtrise
et d’objectivité.
Les styles de communication verbale et plus particulièrement les
rythmes de communication sont représentatifs de ces deux façons
de gérer les sentiments. Un silence dans la communication sera
ainsi perçu comme un échec pour des occidentaux alors que
pour un asiatique il s’agit d’une simple pause permettant
l’assimilation des informations. Le ton de la voix est également
sujet à diverses interprétations. Si les sociétés
à culture neutre voient les changements de ton comme un manque
de maîtrise de soi, les pays latins, quant à eux, considèrent
que l’interlocuteur prend son rôle à cœur.
S’impliquer de façon personnelle ou partiellement.
(Spécifiques ou Diffus)
La part de la personnalité et de la vie privée dévoilée
aux autres dans le cadre professionnel dépend des cultures. Certains
changent de comportement selon le contexte, tandis que d'autres gardent
la même attitude en tous lieux.
Ceux qui compartimentent leur vie sont Spécifiques. À l'inverse,
les Diffus ne marquent pas de frontières entre les différents
aspects de leur vie. Ainsi, les cultures diffuses considèrent la
vie privée comme liée à la vie professionnelle tandis
que les individus appartenant à une culture spécifique vont,
quant à eux, effectuer un clivage entre leur vie privée
et leur vie professionnelle.
Avoir une position sociale attribuée ou acquise
grâce aux réalisations.
(Attribution et performance)
La position sociale se révèle être de nature différente selon les groupes sociaux. Dans certaines cultures, le statut social est attribué en fonction de l'âge, de l'origine, de la profession, des diplômes. Dans d'autres cultures, on l’acquiert par ses réalisations, ses succès, ses actions. Le statut attribué est conféré par un état. Le statut acquis est le résultat d'une action.
L’attitude
vis-à-vis du temps
S'organiser de façon séquentielle
ou synchrone.
(Polychronisme et monochronisme)
Au sein de certaines cultures, le temps est une série d’événements
qui passent les uns à la suite des autres sans influence réciproque.
Les activités sont organisées en séquences successives
et isolables. Ces cultures, dites séquentielles, programment l’utilisation
du temps. Elles ont élaboré des outils très poussés
de planification.
Dans d’autres groupes culturels, les événements suivent
un cycle. Chaque heure du jour se répète, et le temps n’est
organisé qu’en cycle : jour, semaine, mois, saison,
année… De plus, le passé, le présent et le
futur s’interpénètrent à tel point que, par
exemple, l’expérience du passé ou les attentes du
futur influent sur la vision du présent. Dans ces cultures, dites
synchrones, on préfère réagir aux circonstances plutôt
que suivre un calendrier. Le cas échéant, plusieurs activités
sont menées en parallèle.
Alors que les pays anglosaxons se montrent séquentiels, les pays
méridionaux sont les plus synchrones. En général,
les synchrones trouvent que les séquentiels manquent de souplesse
tandis que les séquentiels jugent les synchrones désorganisés.
(Voir aussi l’article de M.-T. Claes)
L’attitude vis-à-vis de l’environnement.
Contrôler ou se soumettre à la nature.
Le dernier élément culturel est celui qui se réfère
au noyau dur de la culture, c’est-à-dire le rapport à
l’environnement.
Certains considèrent qu'ils peuvent contrôler la nature.
Les membres de cette culture sont orientés vers eux-mêmes,
ils conçoivent l’organisation comme obéissant à
ceux qui la conduisent. D'autres, plus orientés vers l’extérieur,
pensent que l’homme doit accepter les lois de l’environnement
qui s’imposent à lui. Ils se laissent guider par ces lois,
veulent vivre en harmonie avec la nature.
L’exemple du sport permet d'illustrer l’influence
de ce point sur le comportement d’un individu. La boxe est le sport
de combat de ceux qui contrôlent. Chacun cherche à briser
l'adversaire par une attaque frontale. À l'inverse, le judo est
plutôt le sport de ceux qui suivent. C'est également un combat,
mais qui se remporte en tirant parti des forces de l'adversaire plutôt
qu'en s’y opposant.
Hall ajoute deux composantes à ces sept dimensions qui permettent de comprendre et de déchiffrer les comportements des étrangers : l’espace et le contexte de communication.
L’espace
Selon Hall, chaque personne a autour d’elle une bulle personnelle d’espace qui s'étend et se contracte selon un certain nombre d'éléments : la relation des personnes environnantes, l'état émotionnel, l'arrière-plan culturel et l'activité qui se déroule. Peu de gens sont autorisés à pénétrer ce territoire mobile et ceci pour de courtes périodes de temps. Des changements dans cette bulle d’espace peuvent rendre les gens mal à l'aise ou agressifs. En Europe du Nord, les bulles sont très larges et les gens gardent leurs distances. En France du Sud, Grèce, Espagne et Italie, les bulles se rétrécissent si bien que la distance perçue comme intime dans le Nord est celle d'une conversation normale dans le Sud. Les êtres humains au cours de leur vie intègrent des centaines d'indices spatiaux. Ils s'imbibent de la signification de ces indices, dans le contexte de leur propre culture. Comme la plupart des gens ne pensent pas que la distance personnelle est un modèle culturel, les indices spatiaux étrangers sont presque inévitablement mal interprétés. Quand un étranger apparaît agressif, froid ou distant, cela peut vouloir dire seulement que sa distance personnelle est différente de la nôtre.
Le contexte de communication
Hall montre également que les variations culturelles s’expriment à travers les contextes de communication. Le contexte est l'ensemble d'informations qui entourent un événement ; il est étroitement lié à la signification de l'événement. Les éléments qui concourent à donner une signification à un événement sont en différentes proportions selon les cultures. Le contexte riche est celui où la plupart des informations sont déjà dans la personne, pendant que peu d'informations sont transmises dans la partie explicite, codée, du message. Un contexte pauvre de communication est le contraire : une grande masse d'informations est transmise dans le cadre explicite.
(Voir aussi l’article de M.-T. Claes)
Ces différentes dimensions varient également en fonction de caractéristiques propres à chaque individu qui réagira différemment en fonction de :
En entrant dans la réflexion sur le dialogue des cultures, on considère que chaque individu est porteur d’une culture unique. De ce fait la culture globale (nationale par exemple) perd tout pouvoir de séduction. C’est à un autre individu que l’on s’adresse avec la capacité de comprendre ses représentations et leurs interactions avec les miennes. La compétence interculturelle est alors uniquement et simplement la possibilité de dialoguer avec l’autre, d’être un être plus complet et donc plus libre.
Haydée Maga, en collaboration avec Manuela Ferreira Pinto, responsable du Pôle langue française au Centre international d'études pédagogiques (CIEP).
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